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Carnet de bord d'Alexia : 8 décembre
Le lendemain de fête
Ce matin…
j’ai l’impression d’un lendemain de fête.
Pas une fête où on danse jusqu’à ne plus sentir ses jambes,
non, une fête où c’est la mer qui danse pour vous,
toute la nuit, sans jamais vous demander votre avis.
Le cerveau est un peu comme le ciel aujourd’hui :
embrumé, froissé, pas encore réveillé,
mais avec une petite lumière au fond,
une lumière qui dit :
« Allez, ça va aller. Le bateau file. Et la vie est belle. »
Parce que oui, le bateau avance.
Enfin !
Et devant nous, une route presque simple —
avec deux ou trois grains brésiliens qui viendront nous dire bonjour,
comme des voisins trop enthousiastes.
Et puis, à tribord, ces noms sur la carte…
Salvador de Bahía,
Rio de Janeiro…
des noms qui sentent la musique, le sel, les souvenirs,
des noms que j’ai déjà croisés sur d’autres courses,
sur d’autres bateaux,
dans d’autres moments où je croyais déjà vivre l’aventure de ma vie.
Ah Rio…
la dernière fois que j’y suis arrivée,
j’étais seule en IMOCA,
complètement épuisée,
et je me souviens encore des plateformes pétrolières qui brillaient la nuit
comme des villes suspendues au-dessus de l’eau.
Des orages qui faisaient leurs numéros
comme des diables qu’on aurait dérangés trop tôt.
Cette fois, j’espère qu’ils seront d’humeur plus douce
quand on passera par là dans moins de 48 heures.
Et puis il y a ce truc fou —
dans une semaine,
si tout veut bien …,
nous serons au sud du Cap.
Rien que de le dire…
je retrouve un peu de clarté dans ma brume matinale.
Ce matin, comme tous les matins,
j’ai pris mon quart de 7h.
Mais la nuit avait déjà commencé à 5h,
avec une manœuvre qui nous attendait là, peinarde,
comme pour dire :
« Salut les filles, vous croyiez dormir ? »
Alors oui, la nuit a été un puzzle,
avec des pièces qu’on n’arrive jamais vraiment à faire coïncider.
Sur le pont, je suis avec Stacey.
Et j’aime bien ces moments où chaque heure une nouvelle navigatrice arrive,
où les visages se croisent,
où les sourires s’échangent comme des petits paquets d’énergie.
C’est drôle : Dee est celle que je vois le moins,
alors que c’est celle avec qui je partage le plus de responsabilités.
Mais on se croise, on se trouve,
toujours entre deux vagues, deux phrases, deux quarts.
C’est ça, l’océan :
une chorégraphie sans répétition.
Au menu du quart :
un peu de météo,
quelques tests médias,
et mon tête-à-tête quotidien avec le pilote automatique.
C’est devenu un ami exigeant, vous savez :
un ami avec qui on voudrait bien s’entendre parfaitement,
mais qui a encore ses petites humeurs.
Alors j’apprends, j’écoute, j’essaye de le comprendre,
comme une langue étrangère que je n’aurais jamais étudiée.
Et puis, si les dieux du vent et de la manœuvre sont de bonne humeur,
après le live YouTube de 11h,
je pourrai m’allonger,
et tenter trois ou quatre heures de vrai sommeil.
Trois heures !
Pour l’instant, c’est presque un fantasme.
Le quart le plus difficile, pour moi,
c’est celui de 23h à 3h du matin.
Ce moment où tu te demandes
si tu navigues dans l’Atlantique
ou dans tes propres rêves.
Mais voilà.
Le bateau avance.
Le Sud nous appelle.
Et même dans la fatigue, même dans ce petit brouillard,
il y a cette joie,
cette force,
cette aventure qui nous tient par la main
et qui nous emmène plus loin.