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Carnet de bord d'Alexia - 27/12
Pacific Express, wagon sud
Ça y est, c’est reparti.
Le Pacific Express a sifflé le départ après une très courte halte, coincés sous une haute pression un peu trop sage.
Nous voilà de nouveau lancées vers notre prochain cap.
Dans 200 milles, la moitié du tour du monde sera derrière nous.
C’est à la fois dingue… et totalement abstrait.
Le temps s’est dissous.
Je ne sais plus quel jour on est, mais je sais exactement sur quel terrain de jeu nous allons évoluer dans les jours et les semaines à venir. Le détail est clair. Le tableau d’ensemble, lui, reste flou. Et c’est très bien comme ça.
Les dernières 24 heures ont été plus calmes côté météo, mais denses à bord.
Faire avancer notre bel oiseau dans moins de 10 nœuds, c’est un art :
trouver le bon réglage, ajuster la voilure, chercher l’angle juste, sentir quand le bateau accepte d’avancer sans protester.
Et puis, cadeau rare à cette latitude : le soleil.
Alors le bateau repasse en mode camping.
Des vêtements partout — sur les winchs, le cuddy, le trampoline.
Chaque centimètre carré ensoleillé est exploité comme un lopin d’or.
C’est aussi l’occasion d’un luxe absolu ici, à 53° Sud, quand il fait moins de 5 degrés :
la douche.
Version grand froid, version minimaliste.
Un seau d’eau salée pour le shampoing,
un bidon de 500 ml d’eau douce pour le rinçage final.
Parce qu’ici, on est en autonomie totale :
pour produire de l’eau, il faut de l’énergie.
Et chaque ampère, chaque goutte, est précieuse.
Je me balance le seau sur la tête.
Et là…
j’ai l’impression que mon cerveau se décroche,
que mes sourcils veulent rentrer à l’intérieur du crâne.
Ça pique. Fort.
Mais se sentir propre, au milieu de l’océan Austral,
c’est un luxe immense. Presque indécent.
Comme on ne va pas très vite, on a le temps de regarder autour de nous.
Et la vie sauvage se montre.
Une tribu de globicéphales noirs, une dizaine, apparue comme un cadeau.
Ils se sont approchés, brièvement.
Pas le temps de dégainer le téléphone.
Juste le temps de ressentir cette évidence :
on fait partie de la même planète.
Ici, dans le Sud austral, la vie est encore presque intacte.
À l’intérieur, ambiance ruche :
déchargement du sac hebdomadaire de nourriture.
Chacun son compartiment, ses rations,
plus ou moins de chocolat, plus ou moins de snacks.
Toujours un moment très sérieux.
À l’extérieur, avec Molly, on donne un peu d’amour au foil tribord,
amoindri par ce fichu filet de pêche croisé avant le cap Leeuwin.
On ponce, on bouche, on soigne.
Pour être prêtes le jour où on pourra enfin naviguer bâbord amures.
Pour l’instant : tribord forever.
Le vent nous emmène droit vers une minuscule tache sur la carte :
Macquarie Island.
Une île perdue au milieu du Pacifique Sud, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Un bout de terre brut, sans arbres, battu par les vents,
sanctuaire de manchots royaux, d’éléphants de mer et d’oiseaux subantarctiques.
Une île née du choc de plaques tectoniques,
l’un des rares endroits au monde où les roches du manteau terrestre affleurent à la surface.
Dans cet océan immense où il n’y a presque rien,
on se retrouve évidemment pile sur sa route.
Il faudra peut-être se dérouter légèrement en s’en approchant.
Cette parenthèse plus calme nous a permis de recharger les batteries, de dormir, de respirer.
Mais le vent est revenu.
Et avec lui, la vitesse.
Les sourires.
L’envie d’y aller à fond.
La nuit tombe.
Et comme un clin d’œil d’encouragement,
une aurore australe apparaît.
Majestueuse.
Amazing, comme diraient les Anglais.
Demain, nous serons au sud de la Nouvelle-Zélande.
Et à bord, il y en a une que ça rend particulièrement heureuse :
notre kiwi du bord, Bex.