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Carnet de bord d'Alexia - 25/01

La dernière ligne invisible

Nous nous sommes élancées des épaules des géants il y a plus de cinquante jours maintenant.
Sans vraiment savoir ce qui nous attendait.
Avec cette confiance étrange que l’on n’explique pas — celle qu’on ressent juste avant de partir, quand le rêve est encore intact et que tout reste à écrire.
C’était une première.
Une première fois à bien des égards.
Pour certaines d’entre nous, un premier tour du monde.
Pour toutes, une même envie : écrire notre histoire.

Un tour du monde à la voile.
En trimaran.
Un Trophée Jules Verne.
Rien que prononcer ces mots me procure encore la même émotion qu’au jour du départ.
Parce que c’est unique.
Parce que c’est rare.
Parce que c’est démesuré.
Et parce qu’après toutes ces péripéties…
on est peut-être en train d’y arriver.

À moins de 300 milles de l’arrivée, je le dis avec toute la prudence que la mer impose —
mais toujours avec la même détermination.
Aujourd’hui encore, la navigation a été rude.
Une mer formée, entre 8 et 10 mètres,
40 à 45 nœuds de vent,
un bateau abîmé, mais vivant.
Et nous avec.

Plus on approche de la ligne, plus l’horizon se resserre.
On ne pense plus en jours, ni même en heures.
On pense en milles.
Les prochains.
Ceux qu’on peut maîtriser.
L’envie est là, immense.
Mais on refuse l’euphorie.
Parce que l’euphorie est une fausse amie.
On reste lucides, calmes, concentrées.
Faire simple.
Faire juste.
Faire ce que l’on sait faire.

Un ami m’a écrit ces mots, que je garde précieusement :
« Je sais où tu es. Je sais ce que tu as sous les pieds, devant le nez et au-dessus de la tête.
Quand je te lis, je me dis une chose : tu n’as pas oublié l’essentiel.
La beauté hors du commun du moment.
La chance exceptionnelle d’être là.
Cette conscience-là, cette lucidité-là, c’est la vraie signification de cette aventure.
Même le courage n’est pas aussi intéressant à raconter.
Alors tu as déjà gagné . »

La dernière ligne est parfois la plus piégeuse.
Comme à 400 mètres du sommet de l’Everest.
On croit que c’est plus dur…
alors que le plus dur, c’était d’arriver jusque-là.
Ce n’est pas une question de force.
C’est une question d’attention.
De confiance dans ce que l’on sait déjà faire.
De patience.
Et de transmission aussi — parce que rester calmes, c’est aussi rassurer celles qui naviguent à côté de moi.
Tout est en place.
Dans nos mains.
Dans nos têtes.
Et on le sait.

Ce tour du monde, quoi qu’il arrive, est déjà hors norme.
Parce que dans l’histoire du Trophée Jules Verne, peu d’équipages vont au bout.
Parce que plus d’une tentative sur deux s’arrête en route.
Parce que depuis 2017, aucun équipage n’avait bouclé la boucle avant cette année.
Et parce que si nous la terminons, nous entrerons dans l’histoire comme le premier équipage 100 % féminin à avoir bouclé un tour du monde en multicoque, dès notre première tentative.
Pas pour créer une catégorie à part.
Pas pour opposer.
Mais pour ouvrir le champ des possibles.
Le même parcours.
Les mêmes règles.
Le même océan.
Et une aventure humaine, totale.

À cet instant précis, impossible de ne pas saluer ceux qui écrivent aussi l’histoire, à une vitesse et avec une maîtrise qui forcent le respect.
Bravo à Thomas Coville, à son équipage, à toute l’équipe Sodebo.
Ce que vous venez de réaliser est immense.
Un record historique, oui — mais surtout une démonstration de constance, de fidélité à une vision, et d’engagement collectif sur le temps long.
Vous marquez l’histoire de la course au large.

Et maintenant…
Il reste quelques milles.
Quelques battements de cœur.
Quelques manœuvres bien faites.
👉 Rendez-vous à Brest.
Sur notre live d’arrivée,
ou sur les pontons,
pour partager ensemble ce moment que l’on n’oubliera jamais.
À très vite.
Alexia