News

Carnet de bord d'Alexia - 20/12

Yellow sous les étoiles de l’Indien

Lors de mon dernier quart, j’ai dormi avec Chris Martin.

Le bateau filait, régulier, presque poli, comme s’il savait qu’on avait besoin de douceur.
On s’est bien habituées à cette vitesse-vague, à notre nouveau rôle dans ce grand balai des dépressions : rester dans le train de tête, ne pas décrocher, danser avec le système sans jamais lui marcher sur les pieds.
Le vent oscille entre 25 et 35 nœuds, installé, franc.
On a pu remettre un peu de toile — pour les connaisseurs, un J2 et un ris en moins dans la grand-voile — sans drame, sans bricolage interminable.
Et quand on réussit à garder le même rythme de navigation pendant quelques heures… parfois même quelques jours… alors quelque chose se détend.
Le corps comprend.
La tête lâche prise.
Et le sommeil revient.
Dormir devient une compétence.
Une vraie.
Trouver la technique pour s’endormir malgré le bruit, malgré la vitesse, malgré le stress, parfois malgré le froid.
Dormir quelques heures, mais bien.
Un sommeil de qualité.
Chez nous, c’est la clé du succès.
Chez vous aussi, probablement… vous l’avez juste peut-être un peu oubliée.
Concrètement, cela se traduit par une vigilance plus stable, un appétit plus engagé, une humeur plus lumineuse.

Depuis 48 heures, j’ai branché mon EEG, pour les recherches de Thomas à l’Institut du Cerveau.Pour mieux comprendre l’impact du sommeil, de la fatigue et du stress sur la lucidité et la prise de décision en environnement extrême. Ces données nourrissent la recherche scientifique tout en nous aidant à mieux performer en mer.
Un pont direct entre science du cerveau et navigation de haut niveau.

À bord, c’est jour de shopping.
Et c’est fou comme, en mer, on peut se mettre à aimer passionnément un Babybel totalement improbable.
Il y a aussi le trésor, celui qu’on garde pour les grands moments : le parmesan de la Cambuse, territoire sans frontières, envoyé par mon ami David. Des saveurs d’Italie qui m’accompagnent depuis mes premières courses au large — en solitaire, en double, en équipage.
Je ne pars jamais sans lui.
Jamais.

Petit à petit, après le gros du dur, la résilience s’installe.
On apprend à écouter le bateau.
À le sentir.
À savoir quand il va bien, quand il ne va pas bien.
À anticiper.
À régler juste avant qu’il ne le demande.
Et notre vitesse s’améliore.
Chaque jour.
Le bateau devient plus léger sur l’eau.
Nous aussi, peut-être.
Voir cette progression, cet apprentissage de la navigation autour du monde sur un trimaran de 32 mètres, c’est profondément satisfaisant.
On n’en est pas à notre dixième tentative du Trophée Jules Verne.
On n’a pas dix ans de multicoque autour du monde derrière nous.
C’est la première fois.
Et si on va au bout, ce sera la première fois qu’un équipage féminin bouclera la boucle.

Il y a six mois nous n’avions pas encore tiré notre premier bord.
Toujours la tête et les yeux vers l’horizon.
Un peu d’insouciance.
Beaucoup de travail.
De la détermination.
Et une folle envie d’y arriver.
Et nous voilà, en train de surfer les vagues de l’océan Indien.
Quand on se retourne et qu’on regarde les deux dernières années, oui…
On peut être fières.
Ce qu’on vit est exceptionnel.
Et profondément magique.
Alors oui.
Lors de mon dernier quart, je me suis autorisée les écouteurs.
Je savais que le bateau allait bien.
Je l’avais vu.
Je l’avais senti.
Je me suis autorisée à me déconnecter.
À chanter Yellow en m’endormant.
Ce soir, les étoiles pour plafond pour veiller sur nous.
Et demain, on remet ça à fond sur l’autoroute de l’Indien.