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Carnet de bord d'Alexia - 19/01

Groenland

Même si notre route peut en donner l’illusion, nous ne monterons pas vers le Groenland.
Pas cette fois.
Ça n’est pas au programme.
La route nous appelle ailleurs.
Plus sage. Plus stratégique.
Faire le grand tour de l’anticyclone des Açores.
Une danse avec les systèmes météo.
Une négociation permanente avec l’invisible.
La mer décide. Toujours.

Mais le Groenland n’est jamais très loin.
Même quand on ne le touche pas.
Le Groenland, ce n’est pas seulement une masse blanche au nord ou un nom posé sur une carte.
C’est une mémoire vivante de la planète.
Un thermomètre du monde.
Un territoire où l’océan, la glace, le vent et les humains parlent la même langue depuis des millénaires.
Soutenir les peuples premiers du Groenland, les Inuits, ce n’est pas un geste symbolique.
C’est reconnaître que certains peuples vivent en équilibre avec leur environnement depuis toujours.
Qu’ils savent lire la glace comme nous lisons les nuages.
Qu’ils savent écouter la nature avant de vouloir la dominer.

Quand la glace fond là-bas,
ce n’est pas seulement une terre qui change.
C’est notre avenir commun qui se fissure.
Alors même si notre étrave ne pointera plus vers le nord à partir de demain,
nos pensées, elles, y sont.
Avec celles et ceux qui veillent,
qui observent,
qui résistent,
souvent en première ligne du dérèglement climatique.

Soutenir les peuples premiers du Groenland, et de la planète entière,
c’est défendre une autre idée du progrès.
Une idée faite de respect, de transmission, de temps long.
Une idée qui dit que naviguer vite n’a de sens que si l’on sait encore pourquoi on avance.

Bon.
Après avoir dit ça, j’ai promis à ma mère de ne pas parler de politique.
Parce que je ne suis qu’une simple navigatrice.
Alors maman, je m’arrête là… et je reviens à nos moutons.

Les moutons, en navigation, ce sont ces petits monticules blancs qui se forment sur la crête des vagues.
En général, quand ols disparaissent, ils annoncent deux choses :
le vent faiblit,
et les prochaines heures seront plus calmes.
Et c’est exactement ce qui se profile à mesure que nous nous rapprochons de l’anticyclone.

Prochaine étape :
on hisse de nouveau la grand-voile.
Puis on ajoutera une voile plus grande à l’avant.
Nous allons bientôt naviguer au portant.
Le vent dans le dos.
Concrètement, ça veut dire :
48 heures de mer plus calme,
et une vie à bord de nouveau plus sereine.

Mais la grande question reste entière :
qu’est-ce qu’on fait après ?
La météo ne nous épargne pas.
Des vagues de plus de 8 mètres sont annoncées sur notre route.
Va-t-on devoir ralentir pour laisser passer ce coup de vent du diable ?
Ou Neptune va-t-il nous laisser filer entre ses lignes ?
On le saura demain.
Et ça définira, évidemment, notre jour d’arrivée à Brest.

On a vraiment hâte d’y être.
Mais pour arriver, il faut finir le parcours en un seul morceau.
La prudence reste la priorité.
Pour l’équipage.
Et pour le bateau.
Je vous en dis plus demain.
D’ici là, c’est le moment d’envoyer encore plus de good vibes pour séduire les éléments en notre faveur.
Et pour ça… on compte sur vous.