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Carnet de bord d'Alexia - 16/12
Le cap, la mer, et nous
Il est 7h10.
7h10, c’est une heure étrange.
C’est trop tard pour dire “bonne nuit”, trop tôt pour dire “bonjour”.
C’est l’heure où le bateau décide pour toi.
— Empannage.
Alors je me lève.
Enfin… je me hisse.
Je glisse mes pieds dans mes bottes. Pas la totale. Pas l’armure complète.
La nuit dernière, il m’a fallu vingt minutes pour m’équiper sérieusement… pour ne pas finir trempée.
Là, j’ai tranché : tant pis.
La mer verra bien.
Les filles sont là.
Le bateau aussi.
Les micros sur les oreilles.
Les regards qui disent tout sans parler.
On empanne.
Le bateau pivote.
Respire.
Ouf.
La journée commence bien.
Ou plutôt… elle continue, parce que j’étais de quart entre 23h et 3h du matin.
Ici, les journées ne commencent jamais vraiment.
Elles se superposent.
Ces dernières 24 heures, on a beaucoup manœuvré.
Peut-être trop pour le cerveau humain.
J’ai une impression étrange…
Est-ce que l’Atlantique a grandi ?
Est-ce qu’il a décidé, lui aussi, de prendre de la place ?
Le Cap de Bonne-Espérance…
J’ai l’impression qu’on en parle depuis deux mois.
Et en même temps, j’ai l’impression qu’on est en mer depuis six.
On a réussi à hisser la grand-voile haute.
Jusqu’au ris numéro un.
Pour ceux qui ne parlent pas voile :
ça veut dire qu’on a rajouté des chevaux sous le capot.
Pas tout à fait pied au plancher…
mais assez pour sentir que la machine se réveille.
Et puis cette zone…
moqueuse.
Un vent joueur.
Capricieux.
Il accélère, il ralentit, il change d’avis sans prévenir.
On change souvent de voile d’avant.
On accuse les nuages.
Ils ont l’air innocents, les nuages.
Mais ce sont de grands manipulateurs.
Et puis il y a le sujet sérieux.
Celui qui fait taire les blagues.
La météo.
La mer.
Des vents forts.
Une houle de travers de quatre mètres.
Et surtout…
le courant des Aiguilles.
Un courant qui ne plaisante pas.
Quand le vent fort se met contre lui, la mer devient dure.
Courte.
Cassante.
En multicoque, c’est probablement ce qu’il y a de plus exigeant.
Du reaching, du vent fort, de la houle de travers…
Ça tape.
Ça fatigue.
Et ça ne pardonne pas.
Alors on réfléchit.
On compare.
On trace des routes imaginaires sur des écrans bien réels.
L’idée, c’est d’éviter de se battre trop longtemps contre ce courant.
on décide de passer plus au nord.
Traverser plus tard.
Chercher une mer plus lisible.
Avantage :
une meilleure orientation du vent et de la houle.
Inconvénient :
un vent instable.
Changeant.
Un peu lunatique.
Tout ça se fait avec l’équipe de routage.
On analyse.
On anticipe.
On accepte de ne pas savoir tout de suite.
Parce que l’objectif n’est pas d’aller vite à n’importe quel prix.
L’objectif, c’est d’entrer dans l’océan Indien correctement.
Avec un bateau respecté.
Et un équipage en confiance.
À bord, ça manœuvre bien.
Ça s’écoute.
Ça se regarde.
Ça s’encourage.
Personne ne quitte le pont tant que la suivante n’est pas calée.
Alignée.
En phase.
Et ça…
c’est beau.
On cherche la performance, oui.
Mais avec bienveillance.
On se sent portées.
Comme soutenues par quelque chose d’invisible.
Un mélange de vent, de mer, et de vous, là-bas.
Alors continuez.
On a besoin de vous.
Pour avancer.
Et puis bienvenue aux copains qui viennent de se lancer à leur tour autour du monde.
Bonne chance à vous.
La mer est immense.
Et c’est encore plus beau quand plusieurs histoires s’y écrivent en même temps.