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Carnet de bord d'Alexia - 15/01
default Fernando de Noronha — l’équateur et le doldrum
Il y a des noms qui résonnent plus fort que d’autres.
Fernando de Noronha, c’est un de ceux-là. La première fois que je l’ai croisée, je n’étais pas en équipage.
J’étais seule.
Mini-Transat 2005. La Rochelle – Salvador de Bahia. Un voilier de 6,50 m. ROXY. Mon premier bateau, mon premier sponsor. Et l’Atlantique en grand.
Fernando de Noronha était une marque de parcours.
À laisser à tribord.
Simple, sur le papier.
Sauf qu’au moment de la passer,
un câble qui tient le mât — le bas-hauban — casse. Sec. Net.
J’ai eu de la chance. Une vraie.
Je ne démâte pas.
Alors je fais ce que tout marin fait quand il n’a plus le choix : je me mets à l’abri. Je me cache derrière l’île, je répare comme je peux, je souffle… et je repars.
Mais dans cette histoire, j’ai laissé l’île du mauvais côté.
Résultat : 24 heures de pénalité, derrière le dernier de la course.
Qui était… très loin derrière moi.
Ça m’a rendue malade.
Physiquement. Moralement.
Injuste, pensais-je.
Cruel, surtout.
Et pourtant.
Ce jour-là, sans le vouloir, Fernando de Noronha m’a offert autre chose.
Un paysage que je n’avais jamais vu ailleurs.
Un archipel posé au milieu de l’Atlantique, comme une respiration entre deux systèmes météo.
Un bout de volcan, noir et vert, posé sur du bleu profond.
Ici, la mer n’est jamais anodine.
Elle est claire, vivante, habitée.
Tortues, dauphins, requins…
Pas pour le spectacle.
Juste parce que c’est chez eux.
À terre, rien ne déborde.
Tout est compté, mesuré, respecté.
Les visiteurs aussi.
On n’y vient pas par hasard. On y est toléré.
Pour nous, marins, c’est un repère.
Un point sur la carte.
Un rappel que l’océan n’est pas qu’un terrain de jeu ou de performance,
mais un monde vivant, fragile, précis.
Alors aujourd’hui, en repassant ici, des années plus tard, à bord d’un géant,
je souris.
Je me dis qu’un jour, oui, j’y viendrai en vacances. Parce que si cette rencontre m’a coûté du temps, elle m’a aussi offert une vision.
Et qu’en mer, ce qui ressemble à une erreur devient parfois un cadeau différé.
Et quand on sait qu’elle est là, quelque part sous l’horizon, on se dit que l’Atlantique a encore de beaux secrets.
Et qu’on a de la chance d’être là.
Au milieu.
Aujourd’hui, on va passer l’équateur.
En 9 jours et quelques heures.
Pas loin du tout des temps de référence de nos prédécesseurs.
J’ai fait mes calculs ces derniers jours.
On est vraiment dans le coup, cette fois-ci.
• Yann Guichard : 9 j 9 h
• Francis Joyon (1ʳᵉ tentative) : 9 j 13 h
• Franck Cammas : 9 j 17 h
• Francis Joyon (2ᵉ tentative) : 9 j 17 h
• Loïck Peyron : 8 j 20 h
Et puis ce soir, on attaque la zone de convergence intertropicale.
Environ 200 milles nautiques à traverser.
Une fois arrivées à la latitude de Cayenne, on devrait retrouver de l’air plus franc
et pouvoir accélérer de nouveau.
Les 36 à 48 prochaines heures vont être déterminantes. Elles vont définir notre jour — et notre heure — d’arrivée à Brest.
Alors vous nous connaissez.
On ne va rien lâcher.
Pour toi qui lis ces lignes
Merci d’être là. Vraiment.
J’essaie d’écrire de nouveau le matin — j’ai bien compris que l’absence de nouvelles pouvait inquiéter certains d’entre vous.
Je n’arrive toujours pas à croire que vous soyez si nombreux à me lire.
Merci.
Pour moi.
Pour l’équipage.
Ça compte énormément de vous savoir là.
Pas loin.
De moins en moins loin.
Avec nous.