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Carnet de bord d'Alexia : 12 décembre
La machine et nous
Ce matin, autour de la table à cartes — enfin… autour de ce qui en tient lieu quand on file déjà à 30 nœuds — on a eu notre grand rendez-vous quotidien avec l’équipe de routage.
C’est toujours le même ballet.
Des fichiers météo qui s’empilent. Des cartes qui bougent évoluent.
Des voix calmes, posées, qui nous parlent d’un monde que nous n’avons pas encore vu.
Et nous, au milieu, à essayer de choisir comment traverser la planète sans se faire croquer.
Le vent joue à cache-cache.
Trop pour le J1, pas assez pour le J2.
Cet entre-deux un peu flou où le bateau semble nous regarder et demander poliment :
« Alors… on met quoi aujourd’hui ? »
La solution est simple, presque élégante :
J1 le jour, J2 le soir.
Changer d’humeur avec la lumière.
Sur les images satellite, une ligne de nuages.
Pile dans notre axe.
Des grains « pas méchants », qu’ils disent.
Oui… pas méchants… mais assez joueurs pour venir pimenter la discussion.
Heureusement, il fait jour.
Le jour, on les voit venir.
La nuit, ces choses-là adorent se déguiser.
Et puis il y a le choix.
Celui qui plane toujours au-dessus de nous comme un suspense de cinéma.
Le sud : rapide, musclé, brutal.
Le nord : plus sage, plus doux, un peu plus long… mais tellement plus humain pour une première entrée dans le Grand Sud.
Alors on a dit : le nord.
Pour apprivoiser les vagues avant qu’elles ne décident de nous dresser.
Pour entrer dans l’océan Indien sans frapper à sa porte en hurlant.
Il faut aussi éviter la mauvaise blague du courant des Aiguilles quand le vent souffle à contresens — l’un des rares endroits au monde où la mer peut devenir verticale juste pour voir si vous tenez debout.
Le bateau, lui, va bien.
Très bien même.
La journée d’hier a été « facile ».
Je ne sais pas si ce mot existe vraiment ici, mais il fait du bien quand on le prononce.
On vérifie notre barre à roue chaque heure.
On débranche le pilote.
On prend la barre quelques minutes, juste pour sentir.
Comme poser la main sur l’épaule d’un ami pour vérifier qu’il va bien.
Le conseil est clair : de la douceur.
Deux ris.
J2.
Peut-être un J3.
Y aller piano, comme disent les musiciens.
On n’entre pas dans le Sud en claquant des doigts.
On y entre en baissant la voix.
La route s’allonge un peu…
mais c’est la bonne.
Celle où l’on apprend avant d’accélérer.
Et puis, paradoxalement, malgré ces décisions sages, le rythme monte.
Crescendo.
Y aller doucement, c’est quand même y aller.
Et ça y est.
Elle est là.
Celle que tout le monde attendait.
Celle que nous attendions aussi.
La vitesse.
Elle s’est invitée à bord sans prévenir.
30 nœuds réguliers.
Le bateau avance franchement.
La houle n’est pas encore parfaitement alignée, mais on sent qu’il y a encore de la marge.
À l’intérieur, la machine impressionne.
On a parfois l’impression que tout pourrait casser.
Que ça pourrait être trop.
Et puis on sort sur le pont.
Et là, tout change.
On voit.
On comprend.
On maîtrise.
Le bateau adore ça.
Cette vitesse.
Ce rythme.
Et nous aussi.