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Carnet de bord d'Alexia - 10 décembre
La barre, la baleine et la lune cabossée
Je prends mon quart à 7h, un matin qui s’annonçait presque tranquille. Un peu de toile à renvoyer à l’avant, rien d’exceptionnel, le vent faiblit, on fait ça sous pilote, puis je déconnecte… et là, soudain, la barre ne répond plus.
Le pilote avait déjà sonné deux alarmes cette nuit, ça arrive quand il n’y a presque pas de vent, donc je ne m’inquiète pas trop. Mais cette fois ce n’était pas juste une question de molles. On enroule, on sécurise, je mets le bateau plein arrière, sauf qu’évidemment, rien ne bouge comme prévu. Heureusement, le vent est faible, le bateau reste gouvernable, ligne droite approximative mais ligne droite quand même.
Alors on attaque. Une pièce, puis une autre, puis encore une autre. Comme souvent, le coupable est le dernier qu’on démonte — une pièce défectueuse dans la barre à eau. Deux heures à ouvrir les flotteurs, à refaire l’étanchéité, à démonter des éléments qui n’aiment pas du tout être démontés.
Comme il n’y avait presque pas d’air, on en a profité pour faire le contrôle du gréement qu’on prévoyait avant Bonne-Espérance. Un mal pour un bien. Toute l’équipe s’est répartie les rôles, les mains dans le cambouis, la tête dans la solution. On a remis le bateau en état, même si une pièce reste à fabriquer. Mais ça avance, dans la bonne direction.
Franchement, j’imaginais une journée cool, presque méritée… Et finalement, mécanique, alarme, nuage contrariant, toute l’avance grappillee qui se fait voler par un grain. Tu penses que tu vas gérer tranquillement, et la voile te rappelle que non, pas aujourd’hui.
Mais on a fait mieux que bien : on s’est mobilisées, on a réparé, on a avancé, malgré tout. Et pour les nuages… que veux-tu ? Naviguer c’est accepter l’incertitude, garder le smile, ajuster, recommencer.
Et puis la magie : une baleine qui saute à 200 mètres du bateau. Comme si elle sortait juste pour nous dire “respirez”. En un instant, tu oublies tout : la vitesse, la frustration, les espoirs envolés. Switch off. Juste la beauté du monde.
La nuit a suivi, aucune nuit ne ressemble à la précédente. Cette lune cabossée, déjà amochée dans son dernier quartier, ces troupeaux d’étoiles, et le bateau qui file vers le sud. Seule ombre au tableau : il manque encore une barre à eau Haribo, mais on fera sans quelques jours — et la pièce est en route vers nous d’une façon ou d’une autre.
Pendant la nuit, le pilote et l’électronique se sont arrêtés deux fois. Quand tout s’éteint à bord, on dirait que le cœur du bateau s’arrête. Alors on réanime, et ça repart aussitôt. On parlera avec le Dr Gilles, notre électricien, pour diagnostiquer cette petite fibrillation cardiaque.
Ce matin, allure paisible : parfaite pour dormir, manger, bricoler. Un peu de répit avant les vagues plus organisées attendues en fin de journée. D’ici là… avancer, réparer, souffler, regarder l’océan vivre.
Toujours cap au Sud.
Toujours Bonne-Espérance en ligne d’horizon.