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Carnet de bord d'Alexia - 09/01

Quarante jours et une vie

En retard, en retard, je crois que je vais être en retard…
Pourquoi cette phrase de l’animal qu’on ne peut pas nommer, à bord d’un bateau venu du pays des merveilles d’Alice ?
Pourquoi elle revient, là, maintenant ?
Peut-être parce que ça y est :
nous sommes sorties du temps du monstre Francis.
On ne sera pas vainqueures overall du Trophée Jules Verne.
En tout cas, pas cette fois-ci.
Sincèrement, on le savait.
Avant même de partir, on connaissait les chiffres :
0,1 % de chances de battre ce temps phénoménal — 40 jours et 23 heures.
Alors pourquoi être parties ?
Pour établir un record du monde avec un équipage 100 % féminin.
Pour faire bouger la ligne.
Pour écrire notre histoire.
Pour gagner cette expérience : un tour du monde à bord d’un maxi-trimaran.
Quelque chose qui, pour une femme aujourd’hui, est encore plus exceptionnel que d’aller dans l’espace.
Alors oui, on n’est pas dans les temps.
Mais depuis une semaine, on ne perd plus de temps.
Depuis une semaine, on tient la distance avec Francis.
Et ça, ça veut dire quoi ?
Qu’on a vraiment progressé.
Que le droit de rêver reste intact.
Que l’envie de retenter notre chance, dans un an ou deux, est bien là.

Comme prévu, nous arrivons dans une zone de haute pression, au large de l’Uruguay. Vent faible. Un luxe qu’on n’a pas le droit célébrer.
Pas idéal pour la performance.
Mais parfait pour refaire du lien avec le corps et le bateau. On bricole.
On fait sécher les vêtements. On assèche l’intérieur. On prend une douche.
Youpi.
On reprend des forces.
On a le temps de regarder la mer.
Un poisson-lune immense.
Vraiment gigantesque.
Des oiseaux encore, toujours avec nous.
Et à la surface, quelque chose d’autre: une ponte de coraux.
Des grappes flottantes d’œufs et de spermatozoïdes remontent après une libération massive, formant des nappes colorées — souvent rosées — comme des tempêtes de neige de bébés coraux.
Ces nappes dérivent, se fertilisent, se dispersent.
Essentielles à la régénération des récifs.
La ponte est vitale : pour la santé des récifs,pour la diversité génétique,
pour la réparation des zones abîmées.

On observe, pour un instant, on arrête de compter, on écoute, et le temps, discrètement, se met de notre côté.

On est exactement là où l’on a choisi d’être.
Et même si c’est pour plus de quarante jours, quoi qu’on vive, ça ne pourra plus jamais être remplacé.
Ça nous appartient.
À jamais.
Quelle chance.
Quelle expérience.
Alors voilà…
On n’est peut-être pas dans les temps.
Mais on est exactement là où il fallait être.
Et tant que vous êtes là, quelque part, à nous lire,
le voyage continue