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Carnet de bord d'Alexia - 07/01
À peine le cap franchi, deux bateaux de croisiéristes surgissent.
Comme des apparitions.
Ils font la navette entre Ushuaia et l’Antarctique.
Et d’un coup, on se souvient :
ah oui…des humains…
On n’est pas seules sur cette planète.
On l’avait presque oublié.
C’est d’ailleurs comme ça qu’on s’aperçoit que notre AIS ne fonctionne plus.
Un détail. Mais un détail qui dit beaucoup.
Il va falloir le remettre en route, parce que plus on remonte l’Atlantique, plus le trafic va se densifier.
Retour progressif dans le réel.
Ça y est.
Nous l’avons passé.
La visibilité n’était pas folle, mais la terre était là. Présente.
On a fait des selfies — oui.
On s’est serrées dans les bras —vraiment.
Un peu de champagne. Du chocolat.
Et comme on était le 6 janvier, journée des Rois en Espagne, les Rois mages nous ont apporté du serrano.
À bord d’un trimaran lancé autour du monde.
C’était parfait.
Doubler le Cap Horn, c’est toujours un moment à part. Un moment qui ne ressemble à rien d’autre.
C’est mon deuxième Horn…
mais l’émotion est complètement différente.
La première fois, j’étais seule.
Seule face au mythe. Seule face au silence.
Cette fois, nous sommes un équipage.
Et ça change tout. Nous sommes extrêmement fières.
Les messages d’encouragement reçus — notamment de Brian Thompson et de Robin Knox-Johnston —
ont une résonance particulière.
Quand des figures comme eux prennent le temps de nous écrire, on se dit que ce que l’on vit ici dépasse le bateau,
dépasse la performance, dépasse même l’instant.
Nous sommes le premier équipage féminin à être allé aussi loin sur un Trophée Jules Verne, sur un tour du monde sans escale et sans assistance,
à bord d’un géant des mers.
Et puis il y a cette sensation très particulière.
Presque physique.
La libération.
Sortir de ce terrain de jeu extrêmement engagé, c’est un soulagement pour nous.
Mais c’est aussi — on le sait —
une vraie délivrance pour nos familles et nos proches, sur le qui-vive depuis notre entrée dans le Grand Sud.
Sur les huit femmes à bord, pour quatre d’entre nous, c’était une première.
Être là.
Ensemble.
Un équipage féminin,
à cet endroit précis du monde.
C’est fort.
Très fort.
On mesure le chemin parcouru.
À jamais les premières.
Nous sommes maintenant à la hauteur des Îles Malouines. Des îles rudes et magnifiques, battues par le vent,
où la nature impose encore son tempo,
et où l’Atlantique commence à reprendre ses droits.
Home run.
6 500 milles nautiques jusqu’à la ligne d’arrivée.
Il reste encore un peu de route.
Pour l’instant, un système météo nous aide à bien avancer.
C’est incroyable comme la mer et le ciel peuvent changer en si peu de temps.
Toujours froid, oui.
Mais dans moins de 48 heures, l’air va se radoucir.
On va enlever quelques couches.
Respirer autrement.
Et peut-être prendre une douche.
La dernière remonte au 27 décembre.
Il faisait 5 degrés.
Et maintenant, on remonte.
Vers le nord. Vers d’autres ciels. Vers vous.
L’Atlantique s’ouvre comme un couloir plus familier, presque accueillant.
On sait que rien n’est gagné.
On sait que l’hiver là-haut ne fait pas de cadeaux.
Mais quelque chose a changé.
On a laissé derrière nous un mythe. Un cap. Un morceau de peur.
Et beaucoup de silence.
Alors on avance.
Un mille après l’autre.
Avec nos corps fatigués, nos sourires un peu salés, et cette certitude discrète, mais solide,
au fond du ventre : quoi qu’il arrive maintenant, on a déjà vécu quelque chose d’immense.
Et si vous tendez bien l’oreille,
dans le bruit de l’eau,
dans le souffle du vent,
il y a peut-être un message pour vous aussi.
Continuez.
Osez.
Traversez.
Nous, on est en route.
Et on vous embarque avec nous.