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Carnet de bord d'Alexia - 03/01

J-3 avant le Cap Horn

Ça y est.
La machine est relancée.
Nous voilà de nouveau à belle vitesse, toujours cap vers la sortie du tunnel, la sortie du Pacifique.
Les dernières 24 heures ont été vécues au ralenti.
Un temps suspendu.
Pas forcément intéressant sur une courbe de vitesse, encore moins sur une projection de record.
Mais absolument essentiel pour le collectif.
Cette accalmie nous a permis de recharger les batteries — physiques, mentales — et surtout de retrouver quelque chose de précieux : le dialogue.
Naviguer sans se faire secouer, avec moins de bruit, moins d’intensité,
ça redonne de l’espace pour se parler.
Pour échanger sur les manœuvres, sur nos façons de faire, pour répéter des gestes dans le calme afin de pouvoir les exécuter parfaitement quand tout s’accélère.
C’est une sensation rare et très satisfaisante.
Celle de jouer une partition comme un orchestre, presque les yeux fermés, à chaque montée sur le pont.
En sachant pourtant qu’une même partition peut s’interpréter de mille manières.
Ces heures-là ont été le temps de l’expression : dire ses envies, ses besoins, ses frustrations parfois, sa manière de naviguer, de ressentir le bateau.
Ajuster.
Encore.
Ajuster la force du groupe en s’écoutant vraiment.

Toi le Sud austral, mon vieux copain.
Tu sais, il y a des endroits qu’on traverse.
Et puis il y a ceux qui te traversent toi.
Le Sud austral, ce n’est pas une latitude.
Ce n’est pas une zone météo.
C’est un personnage. Un ami un peu rugueux, pas très bavard, qui ne fait jamais de compliments, mais qui te regarde droit dans les yeux et te dit :
— Alors ? On y va pour de vrai ?
Traverser le Sud de l’océan Indien,
puis celui du Pacifique,
à bord d’un trimaran géant lancé à pleine vitesse…
si on prend deux secondes pour se poser,
on sait que c’est exceptionnel.
On le sait très bien même.
On fait semblant de trouver ça normal,
on parle réglages, routage, manœuvres,
mais au fond, il y a ce petit sourire intérieur qui murmure :
— Tu te rends compte de ce que tu es en train de vivre ?
Ici, tout est démesuré.
La mer ne s’agite pas, elle déroule.
Des vagues longues comme des phrases sans ponctuation.
Le vent arrive, s’installe,
et décide que c’est lui qui mène la danse.
Et nous, sur notre grand oiseau de carbone, on apprend à suivre le rythme.
À écouter. À ne pas trop parler.
Parce que dans le Sud austral,
le silence a souvent plus de choses à dire que nous.
Il y a ce froid qui te garde éveillé.
Cette lumière rare, presque timide,
qui arrive comme un cadeau inattendu.
Ces moments où le temps disparaît,
où les jours et les nuits se mélangent
comme si quelqu’un avait oublié de remettre l’horloge à l’heure.
Et puis il y a cette pensée,
qui revient doucement, sans faire de bruit :
Est-ce que ça se reproduira un jour ?
Est-ce qu’on reviendra ici,
dans ces mers-là, à cette vitesse-là,
avec ce bateau-là, cet équipage-là ?
Rien n’est garanti.
Surtout pas ça.
Alors oui, le Sud austral va me manquer.
Parce qu’il ne caresse pas.
Il façonne.
Il t’use un peu, il t’élève beaucoup, et il te rend plus lucide.
Et pour ma part, je le dis simplement, sans détour : j’espère vraiment y revenir un jour. Parce qu’on ne quitte jamais vraiment le Sud austral.
On lui dit juste : à bientôt, si la vie est bien lunée.

Il y a des caps que l’on passe sur une carte.
Et d’autres que l’on passe à l’intérieur.
Le Cap Horn est devant nous.
On observe.
On respecte.
Et j’ai l’impression d’avoir déjà un peu trop souvent prononcé ton nom.
Si vous entendez le vent dans vos écouteurs,
si vous sentez le roulis entre deux lignes,
c’est normal.
Vous êtes déjà un peu avec nous.