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Carnet de bord d'Alexia - 01/01
Carnet de bord avec Flo
La nuit dernière, pendant mon dernier quart off, j’ai fait un rêve.
J’étais avec elle.
On emballait ses affaires sous vide, comme avant un départ vers une destination humide.
Dans chaque pochette, on avait glissé une cigarette, cachée, comme un petit trésor.
La nuit dernière, j’étais avec Flo.
C’est fou ou pas, je ne sais pas.
Mais penser à elle ici, au milieu d’un tour du monde sur un trimaran, ça ne me paraît pas absurde.
Je crois qu’elle aurait adoré cette aventure.
Elle me manque terriblement.
J’avais tant de questions à lui poser.
Des cartons entiers de questions.
Pas des questions de navigatrice — non.
Des questions de femmes.
Parce que pour moi, Flo, c’était ça :
une femme libre, époustouflante,
pleine de valeurs.
Ces rêves deviennent de plus en plus décalés à mesure que le manque de sommeil s’installe.
Et c’est chouette aussi.
Parce qu’au réveil, quand on remonte sur le pont,
on partage ces histoires un peu folles,
et ça déclenche parfois de grands éclats de rire,
avant même de parler météo.
Justement, côté météo…
On a fini par empanner.
Pour sortir d’un système impossible, insupportable, infernal.
Des jours entiers coincées dans une immense zone de vent fort,
où l’on se sentait complètement impuissantes :
impossible d’ajouter de la toile,
impossible de changer de cap,
juste avancer, tenir, chercher la sortie.
Et on l’a trouvée.
Ça paraît simple, faire le tour d’une basse pression.
En réalité, peu de bateaux y arrivent.
Traverser un front, naviguer au nord d’une dépression secondaire…
Le dernier à l’avoir fait, c’était IDEC SPORT en 2017…
Alors oui, on est fières.
On a tenu.
Et maintenant, cap à l’est.
Le plus vite possible.
Vraiment le plus vite possible.
Cap Horn.
Les conditions sont devenues plus clémentes.
On a ressorti toutes les voiles possibles.
Le J0 qui est la plus grande voile qu’on puisse porter à l’avant avant plus le petit J3, un maximum de toile pour un maximum d’élan.
On file à nouveau autour des 20 nœuds, dans un vent devenu presque timide.
On a l’impression d’évoluer dans un autre univers.
Comme si ce n’était plus le même océan.
Ça va nous permettre de recharger les batteries.
De dormir un peu mieux.
Parce que ces derniers jours, ça grinçait.
C’était moins fluide à bord.
Le manque de sommeil, le stress… c’est fou comme ça peut transformer le caractère de quelqu’un.
Aujourd’hui, on a fait une très belle manœuvre.
Alors on s’est félicitées.
Et c’est essentiel.
Se féliciter.
Se rappeler pourquoi on est là.
Mon ami Bernard a trouvé les mots justes me concernant.
Je vous les partage :
Tu vis un moment de ta vie hors du commun.
Un moment que tu ne revivras jamais.
Autorisé à un nombre infime d’êtres humains.
Que tu as choisi de vivre seule.
Et qui n’est rien d’autre qu’un grand rêve d’enfant.
Pas de plus grand accomplissement que celui-là.
Pas plus de richesse.
Pas plus de pouvoir.
Pas plus de conscience d’exister.
Pas plus de bonheur.
Le bonheur est un chien qui dort au soleil.
Nous ne sommes pas sur terre pour être heureux,
mais pour vivre des moments hors du commun.